vendredi 19 décembre 2014

De la coopération entre les hommes et les machines : pour une approche pair-à-pair de l’intelligence collective

Diana Filippova connector à OuiShare et blogueuse

Lundi matin, huit heures, 2007, centre d’examen d’Arcueil. Mille têtes sont laborieusement penchées sur des bureaux en bois, abîmés par les stylos qui grattent sur de minces feuilles de papier. Les voies ferrées bordent l’enclave, les trains font trembler le bâtiment en rythme, les têtes se relèvent un instant, distraites, puis s’en retournent se concentrer sur l’écriture studieuse et pressée de la copie. Les surveillants passent dans les rangs, impassibles, guettent toute tête qui tourne, toute main qui se dérobe dans la poche d’un jean. Seuls les bruits de papier froissé sont perceptibles et, lorsqu’ils s’estompent, un silence de mort règne sur la salle. Mille élèves sont isolés pour répondre en six heures à une question difficile. Toute interaction avec leurs pairs leur est interdite, ils ne peuvent consulter leurs notes si un oubli inattendu vient perturber le fil de leur pensée. Les devoirs produits par les élèves tomberont dans l’oubli, stockées dans un hangar dédié qui accueille des papiers d’examen depuis maintes générations.

Quelques années plus tard, j’anime un atelier qui s’étend sur toute la journée dans une grande salle blanche avec une vingtaine d’ordinateurs. Autour de moi, des groupes d’élèves discutent, rient, et oscillent entre une feuille de dessin et l’écran d’ordinateur. Certains s’isolent pour coder, d’autres sont penchés sur une imprimante 3D qui produit un design open source qu’ils viennent de télécharger. Les élèves consultent leurs professeurs, demandent conseil aux experts présents dans la salle et partagent leur avancement avec les autres. Certains abandonnent momentanément leur propre groupe pour aider leurs amis dans un groupe concurrent. L’atelier consiste à remixer des œuvres artistiques tombées dans le domaine public ou en open source. Aucune évaluation n’est prévue, les réactions des personnes présentes est la seule mesure de la qualité de leur production. Je pense en les regardant qu’ils ont une chance infinie de pouvoir librement puiser dans tous les puits de connaissance existants : leur intelligence, celle des pairs et accompagnateurs, la quasi-totalité des productions de l’humanité, et surtout, le savoir global présent à portée de main. A la clôture de l’atelier, leurs œuvres nous paraissent surprenantes, originales et leur qualité dépasse toutes nos attentes. Nos doutes sur la capacité des élèves à défricher de la matière brute et en extraire une forme structurée en une après-midi étaient vains, ils nous font désormais sourire.

J’observe la magie de la création collective tous les jours au sein de OuiShare, projet collectif œuvrant pour le développement de l’économie collaborative. Le projet rassemble des personnes venues de tous les coins du monde, et j’ai beaucoup de chance de m’investir. Chaque jour, pour chacun des projets que nous conduisons, pour chaque décision que nous prenons et à chacun des désaccords qui surgit, nous faisons l’expérience d’une coopération intelligente. Au sein de ce laboratoire d’idées et de pratiques, nous avons la volonté de soutenir les projets collaboratifs qui surgissent dans les cuisines, les espaces de coworking, lors des rencontres. Aussi, nous appliquons-nous à apprendre au sein de notre communauté comment on peut créer ensemble mieux que ne le ferait chacun de nous, seul.

C’est l’alchimie de l’intelligence collective. Ensemble, en coopérant, on crée et pense mieux que seul, reclus dans le monastère qu’est notre cerveau. Nous avons désormais un accès immédiat à la grande somme du savoir existant, mais c’est avec les autres, aujourd’hui et demain, que nous créons bien. Nous sommes reliés à une infinité d’individus, organisations, machines. La coopération de l’ensemble de ces entités, quelle que soit leur nature, quelle que soit la nature de leur intelligence, est ce qui définit à mon sens l’intelligence collective.

Les enjeux de l’évolution de notre penser-ensemble et décider-ensemble dans le monde de demain sont critiques. Aussi, nous avons de nouveaux compagnons qui nous assistent sans cesse – les machines, les programmes, les robots – et qui modifient nos façons d’agir et de penser autant que nous les façonnons. Ces bouleversements de notre existence et de nos modes d’organisation connaissent aujourd’hui une accélération telle que le questionnement sur le processus et les effets de ces interactions acquiert une consistance inédite. Nous ne pouvons plus ignorer que nous, humains, ne serons plus jamais seuls.

Dans ce contexte critique, comment définir l’intelligence collective et intégrer les machines dans la production des connaissances à venir ? Nos interactions nous conduiront-elles à nous améliorer en tant qu’individus et espèce ou scelleront-elles une nouvelle ère de guerre numérique ? Si nous voulons utiliser en toute conscience notre capacité à coopérer pour rendre le monde meilleur, quels modèles économiques, sociaux, éthiques et technologiques devons nous bâtir ?

De la noosphère à l’intelligence collective

Le telos de l’intelligence collective s’inscrit dans le concept de noosphère, forgé par Vladimir Vernadsky et longuement analysé par Teilhard de Chardin. Comprise comme l’ensemble de la pensée humaine, la noosphère correspond à deux phénomènes en interaction réciproque. D’une part, la complexification des sociétés humaines du point de vue culturel, social, économique et démographique tend vers la constitution d’une sphère de la connaissance toujours plus étoffée. D’autre part, cette sphère, née de la multiplication des interactions toujours plus nombreuses, entraîne une structuration progressive de la pensée globale et la prise de conscience par l’humanité d’elle-même. L’idée d’une marche vers une sorte de cerveau humain qui nous transcende, aussi ancienne soit-elle1 , prend une consistante particulière à l’heure où 40% de la planète est connectée à la toile. L’intelligence collective peut alors être comprise comme le processus de création de savoir éclairé par la conscience d’une noosphère.

La noosphère sous-tend la possibilité d’une production collective de savoir, mais elle ne répond pas aux questions qui se posent si l’on examine le processus de co-création. L’approche pratique de l’intelligence collective permet quant à elle d’explorer les conditions de possibilité de l’exercice collectif de l’intelligence d’individus, entités ou machines.

Des réseaux et des hommes

A cet effet, je me tourne vers les travaux du centre de recherche sur l’intelligence collective du MIT2. Les recherches et analyses conduites par ce centre sont uniques en leur genre. En combinant les sciences mathématiques, physiques, biologiques, sociales, économiques et une approche résolument prospective, les travaux du centre ont pour ambition de répondre à la question suivante : comment les individus et les machines peuvent se connecter afin que, collectivement, ils soient en mesure d’agir avec plus d’intelligence que ne l’ont jamais pu tout individu, groupe ou machine pris séparément ? L’ampleur de la tâche ne fait pas peur à Thomas Malone, fondateur et président du centre. Selon lui, l’enjeu de la recherche est critique, car, selon lui, “le futur de notre espèce pourrait reposer sur notre capacité à faire usage de notre intelligence collective de telle manière que les choix qui sont faits soient non seulement intelligents, mais aussi sages »3. La portée pratique de l’intelligence collective commence à se dessiner : d’une part, il s’agit de trouver une configuration telle que la co-création aboutisse à des choix ordonnés, efficients, utiles, et qui répondent à une certaine éthique. D’autre part, est-il raisonnable de supposer qu’une configuration favorable à la co-création intelligente entre individus puisse également intégrer les machines ?

Comme le rappelle justement Thomas Malone, les décisions collectives peuvent parfaitement être rationnelles et bêtes4 !  La notion d’intelligence doit par conséquent être élargie pour y intégrer des facteurs autres que la seule rationalité. Thomas Malone la définit ainsi : “pour être intelligent, le comportement collectif du groupe doit déployer des caractéristiques telles que la perception, la capacité d’apprentissage, le jugement et l’aptitude à résoudre des problèmes”. En d’autres termes, les aptitudes d’un groupe et celles des individus doivent fonctionner comme des vases communicants : dans une configuration propice à la co-production, le groupe se dote ainsi d’une série de comportements qui sont normalement associés au seul individu.

Le centre de recherche du MIT a ensuite cherché à déterminer les facteurs qui sont corrélés à une production collective plus intelligente. Il s’est avéré que l’intelligence moyenne de chaque individu n’en fait pas partie. En revanche, deux facteurs ressortent significativement : le degré d’empathie des membres du groupe et l’égale distribution de la parole au sein du groupe. Empathie, distribution et égalité, ces facteurs laissent à penser que l’intelligence collective s’accommode mal des modes d’organisation hiérarchiques, cloisonnées et centralisées. L’intelligence collective prospère à l’inverse dans des organisations structurées en réseau, distribuées, décentralisées, centrées sur la perception et l’écoute davantage que sur des règles rigides. Il n’est pas étonnant que les réseaux contributifs tels que Wikipedia prospèrent : ils présentent exactement les caractéristiques qui stimulent l’intelligence collective !

Il faut à mon sens un ingrédient supplémentaire pour que la multiplicité des individus composant le réseau ne fasse par le lit des passagers clandestins. Rappelons à ce titre que seulement 10% des lecteurs de Wikipedia sont contributeurs actifs. L’anonymat de la contribution y est pour quelque chose : la valeur produite par chacun n’est ni mesurée ni reconnue. A l’inverse, au sein de Sensorica5 , réseau ouvert où un ensemble d’individus et d’organisations produisent des solutions hardware de façon contributive, la valeur ajoutée de chaque contributeur est régulièrement mesurée par les autres contributeurs et connue par le réseau. Ainsi, l’évaluation et la reconnaissance par les pairs de la valeur de la contribution de chacun sont tout aussi importantes que l’évaluation de la valeur globale du réseau. Comme l’écrit Pierre Lévy : « le fondement et la fin de l’intelligence collective consiste en la reconnaissance mutuelle et l’enrichissement des individus, plutôt que le culture d’une communauté fétichisée et hypostasiée ».6

Un réseau intelligent apporte autant au monde qu’à ses contributeurs : les parties pour le tout, le tout pour les parties. Véritable lieu d’apprentissage, le réseau favorise la circulation libre des connaissances et la confrontation des jugements dans le respect de la contribution de chacun. Contrairement aux modes d’organisation où le collectif écrase l’individu, un réseau intelligent est à la fois prolongement et ferment de l’intelligence de chacun. L’intention de collaborer et la conscience de la valeur ainsi créée sont indispensables pour que l’intelligence collective puisse s’exercer.

Des machines et des hommes : vers une coopération d’intelligences complémentaires

Empathie, perception, jugement, conscience, intentionnalité : ne sont-ce pas des attributs proprement humains ? Comment intégrer les machines dans un réseau intelligent alors qu’elles en sont a priori dépourvues ? Pourtant, lorsque j’évoquais plus haut la mise en réseau d’entités et d’individus afin de déterminer une organisation optimale pour la production collective de valeur, je n’excluais pas les machines. Ces dernières sont aujourd’hui largement acceptées comme prolongement des moyens humains et l’idée de l’avènement prochain de la singularité trouve un nombre croissant d’adeptes7.  Aujourd’hui, la complexité et l’intelligence des programmes informatiques sont telles que nous sommes arrivés à un point de non retour qui, selon Kevin Kelly8 advient lorsque « la technologie nous altère autant que nous altérons la technologie ».

A mon sens, la conception des machines comme assistant parfaitement dominé par l’homme est tout aussi contestable que la foi en la supériorité de l’intelligence des machines sur la nôtre. D’une part, les programmes informatiques sont dotés de capacités de calcul et d’analyse de données qui dépassent manifestement les capacités de l’intelligence humaine. D’autre part, les robots conçus aujourd’hui sont non seulement capables de se dupliquer, mais également d’apprendre et d’évoluer9. Les recherches conduites par l’Institut public de recherche en sciences du numériques portent sur le développement dont le développement cognitif est stimulé par la curiosité, la perception et les représentations.

Rapportées à l’échelle de l’évolution humaine, ces avancées ont été d’une rapidité inouïe. Si le rythme des avancées de ces dernières années persiste dans les années avenir, il n’est pas fantaisiste d’imaginer que les robots de demain puissent comprendre les émotions et les reproduire,  auto-générer des programmes sur la base des informations internes et externes afin de manifester, de façon autonome, des pensées, des émotions, des actions. Cette autonomie, si elle a lieu, confère à la machine des attributs qui ont jusqu’ici été le propre de l’humain : la conscience, la perception, la production autonome. Objectivement, nous n’avons pas aujourd’hui suffisamment de données scientifiques pour affirmer que l’autonomie de la technologie est totalement exclue, il est donc plus prudent de supposer qu’elle est possible, quel qu’en soit l’horizon temporel. Inversement, l’évolution des techniques laisse entrevoir un futur où l’homme, non content d’améliorer les programmes informatiques, serait doté des moyens technologiques qui rendent plausibles une intervention sur lui-même, une amélioration physique et, pourquoi pas, comportementale (morale).

Cette vision prend rapidement les couleurs d’un scénario de science-fiction où les machines, dotées d’autonomie et de conscience, finissent par se soulever contre le joug humain pour nous dominer ou, simplement, pour réclamer les mêmes droits que notre espèce. La dialectique du maître et de l’esclave n’est jamais loin : nous ne pouvons nous empêcher de transposer les schémas historiques au monde à venir. Derrière cette pensée par analogie, se cache une peur viscérale d’être dépossédé de nos moyens de contrôle, puisque les machines que nous concevons seraient infiniment plus rapides et efficaces que nous.  L’angoisse des bouleversements éthiques à venir se pare souvent des habits du principe de précaution : puisque nous ne sommes pas absolument certains que la technologie ne présentera aucun danger pour l’humanité, ralentissons, et, encore mieux, sonnons le glas de ses ambitions10.

Peut-on, pour autant, postuler que le progrès technologique est absolument autonome par rapport à toute question éthique, et que, par conséquent, la prise en compte des conséquences de l’humanisation des machines et de l’irruption du mécanique dans le vivant n’a aucune place dans le laboratoire du chercheur ? Je ne le crois pas, car les technologies que nous produisons ne sont pas des artefacts, et on ne peut faire abstraction des répercussions qu’elles auront sur le monde à venir.

Face à ces deux partis-pris – anti-technologique et a-éthique – l’hypothèse de la coopération entre l’intelligence humaine et l’intelligence mécanique est, au stade de nos connaissances, raisonnable et souhaitable. Faut-il encore reconnaître que les machines peuvent déployer une intelligence qui n’est pas seulement calculatoire et qui, si elle sera différente, ne sera pas forcément inférieure à la nôtre. Que ce mouvement provoque des bouleversements que l’espèce humaine n’a jamais connus, cela semble peu sujet au doute. Toutefois, ralentir la science parce que nous peinons à prendre conscience de l’accélération de l’avancée technologique est une impasse. Au contraire, c’est à nous d’imaginer et de mettre en pratique les modes de coopération qui fertilisent la production commune de savoir, de connaissance et, surtout de conscience. Nous en sommes à un moment historique où l’humain et le technologique ne sont plus deux sphères capables d’évoluer sans s’altérer l’une l’autre. La technologie est autant notre prolongement que nous sommes le sien, car le futur de notre espèce est désormais dépendant tant de l’écologie que de la technologie.

Je conclurai en disant que les nouvelles organisations distribuées favorisent tant la co-création entre les hommes, qu’entre les hommes et les machines. La diversité des entités composant le réseau, combiné à la reconnaissance de la contribution de chacun à sa juste valeur, et selon ses moyens, constitue un terreau fertile à l’épanouissement de l’intelligence collective.

Diana Filippova


 

  1. La noosphère, sous un certain angle, n’est rien d’autre que le cosmos des platoniciens, tandis que la prise de conscience de l’humanité a indéniablement à faire avec la réminiscence socratique. []
  2. http://cci.mit.edu/ []
  3. Interview de Thomas Malone, http://edge.org/conversation/collective-intelligence []
  4. Ibid. []
  5. http://www.sensorica.co/ []
  6. Pierre Lévy, L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberspace, Paris, La Découverte, 1994 []
  7. La notion de singularité technologique a été popularisée par Vernor Vinge, mathématicien et écrivain de science fiction. Dans son essai Technological Singularity (1993), il tente de démontrer en se basant sur la loi de Moore que l’humanité aura les moyens technologiques pour produire une intelligence supra-humaine à horizon 30 ans. []
  8. Kevin Kelly, What Technology Wants (2010), édition Kindle []
  9. En témoigne le projet Poppy, robot open-source conçu par l’INRIA capable d’apprendre et de s’adapter. []
  10. Par exemple le courant des néo-luddistes. L’exemple le plus célèbre de l’activisme anti-technologique est Ted Kaczynski, mathématicien américain convaincu que le progrès technique conduira l’humanité à l’apocalypse et que seule une éradication totale de la société moderne permettra de prévenir le désastre. Surnommé Unabomber, il a envoyé seize bombes contre des personnalités connues dans les technologies, faisant trois morts et vingt-trois blessés. []
1 comment on this postSubmit yours
  1. Merci Diana pour ce papier bien étayé !!
    En complément, 2 commentaires qui permettront à ceux qui souhaitent d’aller plus loin :

    1) L’ethnotechnologie
    elle se définit comme la science qui étudie les interactions entre les sociétés et leurs technologies. Elle nous montre que les technologies ont toujours bouleversées les sociétés à commencer probablement par le silex, la roue … puis l’écriture, l’imprimerie et aujourd’hui le numérique.
    La principale différence réside aujourd’hui dans la vitesse et l’accélération auxquelles ces interactions ont lieu … plusieurs en moins d’une génération ce qui amène à penser que le cerveau et surtout la conscience humaine se modifie considérablement et vite.

    2) Holoptisme, stigmergie et « macroscopic-learning »
    L’holoptisme peut se définir comme: la vision et l’accès d’un individu au tout qui est en train de se créer. En retour l’individu s’ajuste dans « l’apprendre » et dans l’action en contribuant à la création du tout. ( cf définition de stigmergie )
    Cet holoptisme est présent au sein de Ouishare parce que les valeurs de Ouishare sont tournées vers la transparence, le partage, l’intelligence distribuée plus que centralisée. Aussi parce que l’émulation et la collaboration entre les personnes pour créer du sens et du contexte (via les écrits) facilite le « Macroscopic Learning »
    de tous. cf http://www.forbes.com/sites/stevenkotler/2012/08/27/want-to-make-millions-and-change-the-world-theres-a-huge-gap-in-the-education-market/

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