Internet, ou l’utopie retrouvée

La quête insatiable du bonheur parfait a trouvé dans le concept d’utopie une extraordinaire mise en scène. Débarrassons-nous un instant de l’image actuelle fortement négative de l’utopie, et revenons au fondamental : le concept d’utopie est basé sur un paradoxe. Etymologiquement le « non-lieu », une utopie est en fait un lieu imaginaire, une carte virtuelle, qui sert de support à une narration. Une utopie n’est pas un but, pas un objectif ; ce n’est surtout pas la réalisation d’un monde meilleur, comme un Alt-control-suppr qui permettrait un reboot de notre civilisation. Une utopie est un arc narratif qui nous permet, le temps d’un discours, d’une lecture, d’un partage, de rêver un monde qui serait différent de celui que nous vivons.

Une utopie n’a donc pas besoin d’un lieu, mais elle nécessite un support pour exister. Le livre, la narration orale, le théâtre, le film, la bande dessinée, ont été autant de ces supports, qui ont permis, au gré de l’avancement des technologies, de créer de nouvelles et magnifiques utopies.

Internet, qui est un réseau neutre, est un support parfait pour de telles utopies. A quoi peut ressembler une utopie dans le monde Internet ? Où les trouve-t-on ?

Au-delà d’une technologie qui nous permet de surfer sur des sites web, Internet est un gigantesque simulateur, mais surtout est un simulateur collectif. Il permet à un ensemble de personnes de co-créer des mondes nouveaux, mais surtout de les tester. C’est beaucoup dans les jeux en réseaux, dans les MMORPG, que nous trouvons des réalisations esthétiques de ce codesign collectif, de ces simulations d’autres mondes. Si les jeux sont souvent finalisés, les mondes virtuels sont des plateformes qui n’ont d’autre but que de nous permettre de socialiser. Second Life serait finalement l’utopie la plus récente. Co-écrite par une vingtaine de millions de personnes, dont un demi million vraiment actives, SL est le début d’une narration ; son créateur voulait d’ailleurs en faire un lieu utopique (il se posait entre autres la question de la démocratie, et du vote, dans Second Life). C’est ce qui fait la différence avec Facebook, qui permet de partager et de s’amuser avec le monde d’aujourd’hui, mais finalement n’autorise que peu la co-création d’un autre monde.

Comme toute période de mutation profonde, la résistance au changement que nous vivons est extrêmement puissante. Elle s’exprime par tous les moyens, dont le glissement sémantique du mot utopie ; plutôt que de les concevoir comme vecteurs narratifs d’une transformation, nous les avons rendu synonymes d’impossibilité. Parce que trop désespérant, cela ne pourra pas durer longtemps. Le monde avec Internet est entièrement à écrire ; et pour ça, il a besoin de rêves, qui, à leur tour, engendreront des projets. Parce que c’est vital, notre vaisseau spatial de 7 milliards d’individus va exploiter, avec Internet, le goût de l’utopie retrouvée.

Serge Soudoplatoff

There are 3 comments

  1. Serge Meunier

    Bonjour Serge
    Toujours en accord pour un internet espace d’intelligence collective que n’aurait pas renié Teilhard de Chardin. Et, bien sûr, l’utopie est par définition non une tentative de réalisation mais le laboratoire d’un projet. Cependant, dans le monde sensible dont nous sommes et où des milliers d’enfants décèdent chaque jour, ne devons-nous pas être acteurs d’un internet-réalisation ? Je reprends donc une de vos images pour évoquer Khalil Gibran : « Vous êtes les arcs par qui vos enfants, comme des flèches vivantes, sont projetés…
    Amicalement,
    Serge Meunier

  2. Internet, ou l’utopie retrouvée | La revue du Cube | Technos et humain | Scoop.it

    […] Serge Soudoplatoff : "La quête insatiable du bonheur parfait a trouvé dans le concept d’utopie une extraordinaire mise en scène. Débarrassons-nous un instant de l’image actuelle fortement négative de l’utopie, et revenons au fondamental : le concept d’utopie est basé sur un paradoxe. Etymologiquement le « non-lieu », une utopie est en fait un lieu imaginaire, une carte virtuelle, qui sert de support à une narration. Une utopie n’est pas un but, pas un objectif…  […]

  3. Internet, ou l’utopie retrouvée | La revue du Cube | philosophie du Libre et du commun | Scoop.it

    […] La quête insatiable du bonheur parfait a trouvé dans le concept d’utopie une extraordinaire mise en scène. Débarrassons-nous un instant de l’image actuelle fortement négative de l’utopie, et revenons au fondamental : le concept d’utopie est basé sur un paradoxe. Etymologiquement le « non-lieu », une utopie est en fait un lieu imaginaire, une carte virtuelle, qui sert de support à une narration. Une utopie n’est pas un but, pas un objectif ; ce n’est surtout pas la réalisation d’un monde meilleur, comme un Alt-control-suppr qui permettrait un reboot de notre civilisation. Une utopie est un arc narratif qui nous permet, le temps d’un discours, d’une lecture, d’un partage, de rêver un monde qui serait différent de celui que nous vivons. Une utopie n’a donc pas besoin d’un lieu, mais elle nécessite un support pour exister. Le livre, la narration orale, le théâtre, le film, la bande dessinée, ont été autant de ces supports, qui ont permis, au gré de l’avancement des technologies, de créer de nouvelles et magnifiques utopies. Internet, qui est un réseau neutre, est un support parfait pour de telles utopies. A quoi peut ressembler une utopie dans le monde Internet ? Où les trouve-t-on ? Au-delà d’une technologie qui nous permet de surfer sur des sites web, Internet est un gigantesque simulateur, mais surtout est un simulateur collectif. Il permet à un ensemble de personnes de co-créer des mondes nouveaux, mais surtout de les tester. C’est beaucoup dans les jeux en réseaux, dans les MMORPG, que nous trouvons des réalisations esthétiques de ce codesign collectif, de ces simulations d’autres mondes. Si les jeux sont souvent finalisés, les mondes virtuels sont des plateformes qui n’ont d’autre but que de nous permettre de socialiser. Second Life serait finalement l’utopie la plus récente. Co-écrite par une vingtaine de millions de personnes, dont un demi million vraiment actives, SL est le début d’une narration ; son créateur voulait d’ailleurs en faire un lieu utopique (il se posait entre autres la question de la démocratie, et du vote, dans Second Life). C’est ce qui fait la différence avec Facebook, qui permet de partager et de s’amuser avec le monde d’aujourd’hui, mais finalement n’autorise que peu la co-création d’un autre monde. Comme toute période de mutation profonde, la résistance au changement que nous vivons est extrêmement puissante. Elle s’exprime par tous les moyens, dont le glissement sémantique du mot utopie ; plutôt que de les concevoir comme vecteurs narratifs d’une transformation, nous les avons rendu synonymes d’impossibilité. Parce que trop désespérant, cela ne pourra pas durer longtemps. Le monde avec Internet est entièrement à écrire ; et pour ça, il a besoin de rêves, qui, à leur tour, engendreront des projets. Parce que c’est vital, notre vaisseau spatial de 7 milliards d’individus va exploiter, avec Internet, le goût de l’utopie retrouvée.  […]

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