samedi 25 octobre 2014

Peut-on développer l’empathie ?

Rémi Sussan journaliste et essayiste

Il existe aujourd’hui tout un courant de pensée qui vise à transformer la nature humaine. Cette tendance « transhumaniste » se concentre surtout sur les facultés cérébrales, d’abord parce qu’elles sont bien plus importantes, aujourd’hui, que les capacités physiques (en dehors du spectacle, quel intérêt à être un super sportif doté d’une force surhumaine ?) et aussi parce que la plupart des adeptes de ce genre d’idées exercent des professions extrêmement exigeantes au plan intellectuel : scientifiques, programmeurs, spécialistes des réseaux… Dans l’esprit d’un grand nombre, s’il devait exister un archétype à cette intelligence « améliorée » ce serait le monsieur Spock de la première mouture de Star Trek. Un être qui a su s’éloigner des émotions et des biais qui nous caractérisent, pour apprendre à réfléchir de manière exacte. Une autre image issue de la science-fiction serait celle des Mentats du cycle de Dune, véritables ordinateurs biologiques capables de raisonnements très puissants.
De fait, la plupart des techniques dites aujourd’hui d’amélioration concernent essentiellement les facultés qu’on appelle « intellectuelles »: mémoire, concentration, raisonnement. On joue à des jeux d’entraînement cérébraux (dont le fameux Dr Kawashima de Nintendo est l’exemple le plus connu, mais pas férocement les plus efficace) pour tester sa mémoire à court terme, ses capacités de calcul. On prend des drogues comme la Ritaline, le Modafinil pour augmenter son attention ou sa concentration, etc.
Pourtant il existe des fonctions mentales qui n’appartiennent pas à cette vision par trop intellectualiste. Dans la seconde génération de Star Trek, la conseillère Deeanna Ttroy possède un talent dont Mr Spock est singulièrement dépourvu. Elle est, nous dit-on, une empathe. Elle peut ressentir avec acuité les émotions d’autrui, et les aider ainsi à surmonter moultes crises émotionnelles (qui ne manquent pas sur le vaisseau spatial Enterprise, allez savoir pourquoi).
De fait il existe aujourd’hui un nombre croissant de gens qui réfléchissent aux moyens d’augmenter l’empathie. On dit souvent que notre savoir évolue plus vite que notre sagesse. Mais si nos connaissances scientifiques nous offraient un moyen d’accélérer le rythme et, de fait, d’augmenter notre sagesse, notre empathie ?

Lorsqu’on cherche à agir sur notre esprit, on peut distinguer au moins trois pistes. La première voie est la plus ancienne : on travaille au niveau culturel, celui de l’éducation, de la philosophie, de l’art… Cela paraît l’option la plus classique puisqu’elle existe depuis les commencements de l’humanité. Mais attention, nos connaissances sur le cerveau nous poussent aujourd’hui à reconsidérer des pratiques existant depuis des millénaires et, éventuellement, à les améliorer. La seconde consiste à agir sur une fonction cognitive, souvent via des exercices précis, un peu comme si on travaillait ses muscles. La dernière, la plus spectaculaire, mais pas forcément la plus efficace, est s’attaquer directement au niveau moléculaire, en bidouillant les neurones et leurs systèmes de communication, les neurotransmetteurs.

La voie culturelle
Existe-t-il des moyens d’enseigner l’empathie ? L’enseignement de l’éthique, par exemple, suffit-il à rendre quelqu’un plus attentif aux autres ? Pas sûr. Un jeune philosophe, Eric Schwitzgebel, s’est lancé, il y a quelques mois, dans une curieuse enquête. Les professeurs d’éthique, s’est-il demandé, ont-ils un comportement plus moral que les autres ? Il a analysé la manière dont ces philosophes réagissaient dans des circonstances de la vie quotidienne : de leur diligence à rendre les livres empruntés à la bibliothèque, à leur promptitude à répondre aux emails des étudiants. Les résultats sont décevants : les professeurs d’éthique ne se conduisent pas mieux que les enseignants d’autre matières.

http://schwitzsplinters.blogspot.com/2006/10/do-ethicists-steal-more-books.html

Mais après tout, l’éthique ce n’est pas l’empathie. On peut se comporter, pour diverses raisons, de façon très correcte, et dans le même temps ne partager aucune émotion avec autrui.

Et si la fiction, le roman, constituait le meilleur moyen d’augmenter l’empathie ?
C’est ce que pense une chercheuse spécialisée dans l’analyse de la cognition en littérature, Lisa Zunshine. Au cœur de ses travaux, un concept très à la mode en ce moment, la « théorie de l’esprit ». L’idée de base est qu’une des fonctions de notre cerveau consiste à élaborer un schéma du comportement d’autrui, afin de prédire ses réactions et agir en conséquence.
En bref, la « théorie de l’esprit » est une nouvelle définition de l’empathie. Certains chercheurs pensent par exemple que l’autisme serait du à une « théorie de l’esprit » défectueuse. Cette « théorie de la théorie de l’esprit » est souvent liée à celle des « neurones miroirs », ces cellules du cerveau dont le rôle semble être de favoriser chez nous l’imitation du comportement de nos congénères. Certains ont comparé la découverte des neurones miroirs, dans les années 90, à celle de l’ADN dans les années 50. D’autres sont sceptiques et se demandent s’il ne s’agit pas d’une de ces modes qui agitent parfois le monde des neurosciences.

Quoiqu’il en soit, selon Lisa Zunshine, les romans, et singulièrement la littérature du XIXe siècle, nous aideraient à exercer notre théorie de l’esprit. “Ils savent que nous savons qu’ils savent” est un exemple des mécanismes complexes élaborés par la théorie de l’esprit. En moyenne, notre “théorie de l’esprit” nous permettrait d’aller jusqu’à 4 “niveaux d’intentionnalité” : il sait (1) que je sais (2) qu’elle sait (3) qu’il sait (4). À partir du cinquième niveau, la compréhension d’une situation descend de 60 %. Or, selon Liza Zunshine, un auteur comme Virginia Woolf est capable, dans ses romans, de jongler avec 6 niveaux !

http://www.nytimes.com/2010/04/01/books/01lit.html

Mais les romans ne sont qu’une approche parmi d’autres. PJ Manney est une des penseuses transhumanistes les plus connues. Elle a longtemps appartenu au bureau directorial de l’association Humanity Plus, mais le monde de la fiction ne lui est pas étranger, c’est le moins qu’on puisse dire. Elle a écrit des scénarios pour de nombreuses séries à succès, comme Hercule ou Xena. Peut-on espérer, se demande-t-elle, que les nouveaux médias, comme l’internet ou les jeux vidéos, prennent le relais et augmentent eux aussi l’empathie ? Si bon nombre de jeux et de systèmes logiciels semblent plutôt augmenter le narcissisme et nous éloigner les uns des autres, on peut voire poindre aujourd’hui de nouveaux comportements dignes d’intérêt. Certains jeux sérieux nous demandent d’effectuer des actions humanitaires, et il existe des systèmes de réalité virtuelle qui savent simuler des maladies pour aider tout un chacun à comprendre ce que signifie vivre avec des handicaps.

http://jetpress.org/v19/manney.pdf

La voie « cognitive »
Depuis des millénaires, les bouddhistes se sont spécialisés dans ce genre de pratique. Cela implique des exercices de visualisation et d’imagination dans lesquels la personne s’identifie avec le ressenti d’autrui.
Alan Wallace, interprète contemporain et occidental des philosophies bouddhiques, expose dans son livre Genuine Happiness, consacré à la méditation bouddhique, quelques-unes de ces pratiques. Il propose de visualiser tour à tour trois personnes, une qu’on apprécie grandement, une qui nous est indifférente, et une troisième qui nous a causé du tort, puis de se « mettre à leur place » en essayant d’imaginer ce qu’elles ressentent dans leur vie, quels sont leurs objectifs profonds, etc. A la fin de la méditation, il faut leur souhaiter d’atteindre la Libération. Jusqu’où l’efficacité de telles techniques va-t-elle ? Après tout, les pays bouddhistes ne se sont pas spécialement fait remarquer par leur pacifisme ou leur propension au progrès social et à l’égalitarisme. Le Tibet d’avant l’invasion chinoise, où les moines pratiquaient avec constance cet « engendrement de la « bodhicitta » était loin d’être le Shangri-la de douceur et de non violence que certains imaginent trop volontiers. Il suffit de se reporter aux récits de voyage d’Alexandra David Neel pour être édifié sur le sujet.

L’approche chimique
Existe-t-il des drogues de l’empathie ? L’une des pistes qui semblent privilégiées serait l’ocytocine, une molécule souvent liée au plaisir sexuel, à l’allaitement, au coup de foudre, et qui est considérée comme un vecteur de la confiance. Utiliser l’ocytocine nous permettrait-il d’augmenter l’empathie ? Des expériences semblent le prouver, comme le montre l’expérience suivante.
On crée une situation dans laquelle un premier acteur donne de l’argent à un autre, qui l’investit en son nom et décide ensuite combien lui retourner et combien garder. Évidemment, il va sans dire que la confiance doit régner entre les deux partenaires pour permettre un maximum de profits.
Des chercheurs ont donc divisé un groupe d’étudiants en deux sections, l’une recevant de l’ocytocine via un spray nasal, l’autre un simple placebo. Dans la première 13 étudiants sur 29 ont investi la somme maximale, contre six dans le groupe témoin.

http://www.newyorker.com/archive/2006/09/18/060918fa_fact#ixzz1Spd26n5l

A-t-on trouvé la potion d’amour universelle ? Gare aux conclusions trop rapides. L’ocytocine n’est pas aussi  « sympathique » qu’il le paraît. D’autres chercheurs ont constaté qu’elle est surtout efficace lorsqu’on interagit avec des partenaires qu’on connaît déjà. Lorsque l’interlocuteur n’appartient pas au clan, l’ocytocine ne nous pousse pas à faire quoique ce soit en sa faveur.

http://blogs.discovermagazine.com/notrocketscience/2011/01/11/no-love-for-outsiders-oxytocin-boosts-favouritism-towards-our-own-ethnic-or-cultural-group

De plus, l’ocytocine nous rend plus confiants dans les publicités. Une équipe de l’université de Claremont en Californie a ainsi pu constater
que les gens traités à l’ocytocine se montraient plus confiants envers les messages de services publics qui les mettaient en garde contre les dangers du tabac, de l’alcool, d’une conduite insouciante et du réchauffement climatique. Les participants ayant respiré de l’ocytocine ont donné 56% d’argent en plus aux causes présentées dans ces annonces que ceux ayant inhalé un placebo. D’accord pour les dangers du tabac et de l’alcool, mais qu’en est il de causes et de produits moins consensuels ? Apparemment les conclusions seraient les mêmes.
« Nos résultats montrent pourquoi les chiots et des bébés figurent dans les publicités de papier toilette, » explique l’un des chercheurs.  » Cette enquête suggère que les annonceurs utilisent les images qui nous poussent à produire de l’ocytocine pour nous donner confiance en un produit ou une marque et augmenter ainsi les ventes ».
Autrement dit l’ocytocine renforce notre confiance en notre petit clan et fournit de surcroît du temps de cerveau disponible aux annonceurs.

http://www.sciencedaily.com/releases/2010/11/101115160404.htm

D’autres molécules ont été considérées comme « empathogènes », par exemple le MDMA, plus connu sous le nom d’ecstasy, un produit parfaitement illégal.

http://www.sciencedaily.com/releases/2010/12/101215082936.htm

Un neurotransmetteur comme la sérotonine serait, lui, en mesure de réguler nos rapports sociaux et nos jugements moraux.

http://mindblog.dericbownds.net/2010/10/serotonin-regulates-our-moral.html

Au final, la réponse viendra peut-être d’approches mixtes combinant les espoirs de la chimie, les nouvelles formes d’art et les interfaces futuristes avec les techniques ancestrales pratiquées en Orient. James Hugues, ancien moine bouddhiste, s’est associé à Michael LaTorra, lui-même moine zen, et George Dvorsky, bouddhiste convaincu, pour lancer au sein de l’IEET (Institute for ethics and emerging technologies) le projet « cyborg buddha ».

http://ieet.org/index.php/IEET/cyborgbuddha

S’il existe déjà beaucoup de recherches en « neurothéologie » sur les bienfaits de la méditation, le projet cyborg buddha en diffère et se rapproche davantage des travaux sur l’empathie. La question posée par James Hugues consiste en effet à se demander si la technologie, et singulièrement les neurosciences, seraient en mesure de nous aider à cultiver les « 6 perfections » paramitas du bodhisattva, lesquelles sont, respectivement : la générosité, l’honnêteté la tolérance, l’énergie, la concentration et la sagesse. Toutes qualités qui s’appliquent bien à un empathe comme la conseillère Deeana Troy !

 Rémi Sussan

Rémi Sussan
Rémi Sussan est journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies. Biographie complète
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