vendredi 31 octobre 2014

Qui a peur de l’art numérique ?

Hugo Verlinde Plasticien et artiste numérique

L’art numérique trace un chemin qui ressemble de très près à celui qu’a tracé en son temps l’art cinématographique. À un siècle de distance, la communauté de destin est surprenante : mêmes doutes, mêmes embuches, mêmes promesses d’avenir à l’horizon.

En 1919, le futur cinéaste Jean Epstein fréquentait les frères Lumière. Un temps traducteur de la presse anglaise pour Auguste, il se risqua un jour à lui parler de cinéma. Selon ses propres termes, ce fut une déconfiture : « Méfiez-vous du succès du cinéma. Ce n’est qu’un engouement passager. Le public oubliera cette amusette aussi vite qu’il s’en est épris. »

Étrange mise en garde de la part d’un des inventeurs du cinéma…

L’année suivante, Jean Epstein rejoindra le cercle d’intellectuels rassemblés autour de la figure de Ricciotto Canudo. L’inventeur du terme « 7ème art », mi poète et mi voyant, appelait à la découverte de ces domaines que le cinéma n’avait pas encore exploré. Porté par cette vision, le groupe se lança dans une exploration systématique des moyens mis en œuvre par le cinéma. Dès 1921, dans les séances du Salon d’Automne, le langage y était décortiqué par le menu : on passait au public des extraits de films pour montrer la richesse et le degré de photogénie des images. Ils furent ainsi les premiers à nommer les éléments de langage du cinéma : ici un ralenti, là une transition par fondu, et ce visage immense qui remplit tout l’écran, un gros plan.

L’idée qu’une forme d’expression puisse surgir des entrailles d’une machine aura mis près de trois décennies à s’imposer. Durant cette période le cinéma avait des allures de volcan… En lui, grondait des forces qu’il fallait mettre à jour, et pour ses missionnaires de la poésie au cinéma, rien n’était impossible. La confiance dans l’avenir du 7ème art était absolue, leur force était d’y croire ensemble.

Dans l’histoire déjà longue qui relie l’art à la technologie, toute nouveauté est accueillie, au mieux, par le doute et l’incompréhension, au pire, osons le dire, par une franche hostilité. Venant moi-même du cinéma, j’ai pu voir ces courants d’énergie contrastés s’exprimer en direction de l’art numérique. Un art par ordinateur ? Un art issu d’une machine aussi complexe ? Un art à la pointe des avancées technologiques ? Et les artistes réussissent à s’imposer avec cette forme d’art ? Ce n’est qu’un engouement passager…

Les débuts de l’avant-garde française nous éclairent sur un point : l’incompréhension est une incompréhension en rapport avec les moyens dont dispose cet art. Pour dissiper les doutes et ouvrir les cœurs, l’accent doit être mis essentiellement sur le langage, sur le vocabulaire propre à cet art, sur les modes d’expression qu’invente la nouvelle forme.

Dans les lieux consacrés à l’étude de l’art numérique, ce travail d’identification des éléments de langage est en cours : nous parlons d’images en temps réel, des degrés de liberté d’une œuvre générative, d’interactivité relative au comportement du public, de capteurs sensibles à d’infimes détails, de relation à construire sur le long terme entre une œuvre autonome et son public. Autant de notions « en plein progrès d’évolution et de différentiation » pour reprendre les mots d’Epstein sur le cinéma.

Pour ma part ma conviction est faite : c’est dans ces laboratoires, ateliers de création, lieux d’expérimentation, que se dessine l’art de demain. Et en dépit des difficultés, il nous faut veiller à ces lieux car ils promettent beaucoup.

Hugo Verlinde

Hugo Verlinde
artiste numérique, Directeur artistique de l’agence d’art numérique Le Pixel Blanc Biographie complète
1 comment on this postSubmit yours
  1. Bonjour,
    Oui, c’est bien vers l’art de demain que nous tendons tous.
    L’art appartient aux qualités propres de l’homme.
    A l’instar de l’art cinématographique qui connut un développement rapide au début du XXème siècle, l’art numérique croît de jour en jour.
    L’art cinématographique progresse depuis l’invention de la photographie en 1839 par des peintres.
    La peinture, quant à elle remonte à la préhistoire.

    Je viens de publier ce message sur Facebook après avoir cliqué sur la mention « j’aime ».
    Ne serait-ce pas le développement de l’image par rapport à l’écrit qui interroge certains ?
    Cordialement,
    Myriam BOSCOD, une adhérente du Cube

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