Une éco-esthétique de la confiance

Christian Globensky Artiste, enseignant chercheur

Il ne fait plus aucun doute aujourd’hui que la convergence des révolutions de l’énergie et des communications ne reconfigure pas seulement la société, les rôles et les rapports sociaux, mais aussi le statut des individus. Si les révolutions des communications changent l’orientation spatio-temporelle des humains et, ce faisant, façonnent une nouvelle réalité biosphérique, elles engendrent aussi la possibilité qu’une conscience individuelle, capable de s’identifier à d’autres moi uniques dans une forme d’empathie, puisse s’affirmer davantage. Il semble ici des plus approprié de rappeler deux exemples de reconfiguration des consciences individuelles qui témoignent d’une éco-esthétisation de l’individu, entendu au sens où elle se traduit par une confiance accrue en sa propre autonomie conjuguée au bien-être collectif de l’humanité.

Si le globe terrestre est de plus en plus considéré comme un habitat artificiel dont on tente de réguler les conditions lithosphériques, hydrosphériques et atmosphériques, on le doit en bonne partie à Richard Buckminster Fuller, l’un des précurseurs de l’écomondialisation. Concevoir la biosphère comme une maison spatiale, un « earthship livré sans mode d’emploi », et ce dès 1969, fut le véritable trait de génie de Fuller révélé par son Operating Manual for Spaceship Earth, où il y développait son intuition fondamentale : notre planète Terre n’est pas tellement différente d’une « capsule […] au sein de laquelle nous devons survivre en tant que créature humaine ». Après avoir encapsulé le pavillon Américain de l’Exposition Universelle de Montréal en 1967 — un dôme géodésique dont la structure de 93 mètres reproduisait plus de 75 % de la sphère —, Fuller parachève sa théorie de la connaissance et développe une éthique de la coopération mondiale. Montrant à la face du monde une nouvelle représentation de notre planisphère, le Dymaxion map (1946), qui est une cartographie scientifiquement plus juste et non hiérarchisée des continents, Fuller quitte définitivement le débat esthétique traditionnel pour créer une pensée globale, une éco-esthétique de la confiance, en créant un catalogue des ressources du monde, des grandes orientations et des besoins de l’humanité1. Étonnante démonstration d’une conscience individuelle reconfigurée aux dimensions de la conscience biosphérique !

Ce phénomène de reconfiguration des consciences individuelles est une constante dans l’histoire de l’humanité et ses révolutions technologiques. Si les cartes de l’Antiquité représentaient le monde davantage comme une image mentale que comme un espace réel, les globes terrestres de la Renaissance allaient définitivement imposer les rondeurs de la Terre. Les effets secondaires des exploits des navigateurs jumelés aux efforts des cartographes allaient propager une déficience immunitaire dans le Ciel des Européens du Quattrocentro, qui, paradoxalement renforcera la notion d’individu et sa confiance individuelle. Si 1492 évoque la découverte par les Européens de l’altérité totale, le nouveau Monde et ses indigènes, il est pourtant une autre date, que l’on ne mentionne jamais, et qui est tout aussi importante, tant elle marque le moment où un nouvel accent sur le moi et l’autonomie personnelle se sont manifestés dans l’espace privé des habitations domestiques. C’est en 1490, au Palazzo Strozzi à Florence, que fut inaugurée la première chaise individuelle. Auparavant, on s’asseyait sur des bancs de bois adossés aux murs ou sur des tabourets et la chaise était réservée au souverain, symbole de sa haute dignité et aux Papes, qui n’auront de cesse de légiférer sur l’absence d’âme des indigènes, pendant que les évêques acquiesçaient assis sur leurs banquettes. Aujourd’hui encore, il n’en va pas autrement du Parlement de Londres ou de l’Assemblée Nationale à Paris.

Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est avec l’introduction massive de la chaise en Europe, que la confiance en un individu autonome et moderne pouvait faire son entrée dans l’histoire de l’humanité. Si l’idée de la chaise était à ce point révolutionnaire, c’est qu’elle fut l’une des manifestations de cet abysse de lumière qui s’ouvrit au-dessus de l’Europe et qui marqua la sortie du monocentrisme métaphysique par une transmission accélérée des connaissances et les mutations technologiques de cette époque. La sphère immuno-individuelle pouvait symboliquement, pour la première fois, être placée au sommet de la pyramide sociale.

Christian Globensky

1 Catalogue qui se trouve aujourd’hui à New-York, au Buckminster Fuller Institute.

« 1490 » 2012, bois, verre, feutre, 30x30x25cm : « L’œuvre recèle un mystère, si  l’on soulève la sphère nous découvrons une date directement écrite sur le haut  de la pyramide, 1490, à quoi fait-elle référence ? Immédiatement nous pensons à  1492, à la découverte des Amériques, pourtant il n’en est rien. (…) Ainsi, sous la sphère est dissimulée une date qui a  participé à un changement radical, une universalisation des comportements au quotidien. Le peuple, toute classe confondue, accédait à un confort dont il  était privé. » Julie Crenn

Black picture n°14, 2012, impression numérique sur papier, 70x105cm, 2012

Christian Globensky
Artiste et Docteur en Arts et Sciences de l’Art, Christian Globensky enseigne la pratique et la théorie des arts multimédias à l’École Supérieure d’Arts de Lorraine (l’ÉSAL/Site Metz).Biographie complète
1 comment on this postSubmit yours
  1. Bonjour,
    Quel artiste est l’auteur des deux pièces ci-dessus, notamment « 1490″ ?
    Merci.

1 pingback on this post
Soumettre votre commentaire

Merci de saisir votre nom

Merci de fournir une adresse email valide

E-mail requis

Merci de saisir votre message

La revue du Cube © 2014

Designed by WPSHOWER

Powered by WordPress